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Défaut dans la transmission et trouble dans les liens premiers en situation de migration

 
Migration Series, Jacob Lawrence.1940-1941

Maryse Lebreton

Psychologue clinicienne

l'auteur

Migration Series, Jacob Lawrence.1940-1941

 

Association Geza Roheim

Cet article a aussi été publié dans Transmission familiale et interculturelle
sous la direction de Z. Guerraoui & O. Reveyrand-Coulon, éd. InPress, 2011


Défaut dans la transmission et trouble dans les liens premiers en situation de migration

Un bébé qui naît, quelle que soit sa culture ne connaît rien, ne sait rien du monde qui l’entoure… Il ne sait même pas qu’il est une personne différenciée de son entourage. Le sentiment de son identité, en tant que personne séparée des autres, en tant que sujet sexué, en tant que membre d’une culture va se construire progressivement au cours de son développement.

A la naissance le bébé se trouve confronté à de multiples sensations, internes et externes (il ne différencie pas leur origine) dont il perçoit seulement le caractère agréable ou désagréable : la douleur de la faim qui tiraille, le bonheur du lait qui fait du bien.

C’est la disponibilité psychique de l’entourage, et plus particulièrement de la personne qui assure le maternage proche (la mère pour le dire simplement) qui va permettre à l’enfant de comprendre peu à peu d’une part ce qu’il ressent à l’intérieur de lui, d’autre part ce qui passe autour de lui, et le lien entre les deux.

Ce parcours pour le petit enfant est subordonné à la sécurité interne de la mère, sentiment nécessairement construit sur les références culturelles de son groupe d’appartenance et étayé sur celui ci. Dans la situation de migration certaines circonstances, non perçues par l’environnement de la mère dans la culture d’accueil, risquent de mettre à mal et de disqualifier gravement cet appui indispensable ce qui est porteur d’un risque pour le développement de l’enfant particulièrement concernant les fondements de son identité.

L'extraordinaire potentiel créatif de l'enfant, qui lui permet d'accéder de l'état indifférencié de nourrisson à une conscience de soi et de l'autre est, pour une part non négligeable, lié à la qualité de la transmission au travers des liens premiers. L'expérience nous montre que la situation de migration peut tout aussi bien avec le vécu de la richesse multiculturelle favoriser un épanouissement remarquable de la créativité, que porter un risque dans des situations complexes telles que nous proposons de les aborder ici.

 

Préoccupation maternelle primaire, rêverie maternelle, séduction narcissique

Après Freud la compréhension a été creusée et approfondie sur ces processus à l’œuvre entre l’enfant la mère et l’entourage familial dans le sens d’un déplacement de la conflictualité intrapsychique vers des niveaux plus intersubjectifs de la psyché ce que développe D. Mellier (2005) avec la notion de « fonction à contenir ».

Sous cet angle, Winnicott (1956) déplace la conflictualité précoce dans « l’aire intermédiaire d’expérience », où elle va dépendre de l’environnement psychique, seul l’objet suffisamment bon peut être contenant, ce qui permet l’établissement du self, l’intégration de la psyché et du soma. L’importance des soins maternels se saisit en rapport avec l’état très particulier de « préoccupation maternelle primaire », dans laquelle la mère se trouve dès la fin de sa grossesse et dans les premiers temps qui suivent la naissance.

La notion de préoccupation est ici au sens fort en ce que la mère est entièrement tournée vers son enfant, uniquement occupée de lui, ce qui n’est pas l’expression de la volonté de la mère mais quelque chose qui s’impose à elle.

Elle est maternelle parce qu’il faut qu’il y ait une personne qui, avec permanence, se trouve à cette place privilégiée dans la relation au bébé. D’autres personnes peuvent relayer la mère mais il est fondamental qu’elle ne soit pas absente au delà de la capacité du bébé à supporter son absence.

Elle est enfin primaire parce que c’est dès le début de la vie du bébé et de fait même un peu avant sa naissance que le bébé doit pouvoir rencontrer une figure maternelle qui soit dans cette disposition à son égard.

Les termes ainsi soulignés il reste à définir cet état : il s’agit d’une identification de la mère à son bébé, qui lui donne l’empathie pour « savoir » ce dont son nourrisson a besoin. C’est une « maladie normale » où la mère est dans une attention accrue à tout ce qui concerne le bébé et détournée pour une grande partie de ses investissement habituels (dont elle se détache ou se détourne provisoirement). Ainsi la mère est dans la capacité d’assurer des soins « suffisamment bons » à son bébé, elle peut saisir ce qu’il éprouve et lui apporter ainsi des réponses adéquates.

Ces soins sont la base première de la structuration du bébé (pour devenir une personne à part entière), structuration qui repose sur ce que sa mère lui permet ainsi d’éprouver : le sentiment continu d’exister. Cette notion de soin ne concerne pas seulement les soins matériels, tout indispensables qu’ils soient, mais aussi le fait d’être concernée par ce que son bébé éprouve… ce que Bion (1967) qualifiera de « rêverie maternelle ».

Cette « rêverie maternelle » est richement nourrie par les représentations culturelles. Face à un enfant qui pleure, (alors que ses besoins vitaux sont satisfaits) une mère pensera selon sa culture d’origine qu’il est en lien avec le monde des ancêtres ou… que son père lui manque. Ce qui est important c’est qu’elle ait une idée, une rêverie, une interprétation à propos de l’émotion que peut vivre son enfant… Dépaysée, désétayée, contredite elle va se trouver privée de ses sources et enrayée dans cette capacité de se sentir capable d’avoir des intuitions sur les éprouvés de son bébé.

Paul C. Racamier (1995) avec le concept de « séduction narcissique » prolonge la pensée de Winnicott en abordant avec précision la voie de dégagement de ce temps initial par le processus de deuil originaire et les conséquences lorsqu’il échoue à s’effectuer. L’idée qu’il s’agit d’une séduction réciproque et narcissique révèle plus encore la force du lien engagé et la nécessité d’un travail psychique (et non d’une seule « atténuation ») pour le dépasser et entrer dans une relation objectale. Est ainsi aussi ouvert le champ des conséquences des dysfonctionnements durables des liens premiers lorsque les conditions sont défavorables, et plus particulièrement celui des troubles familiaux issus des deuils non faits, pathologiques. L’échec de la mise en place d’une relation objectale maintient et dégrade les liens premiers entravant le processus de séparation et laissant les partenaires dans la confusion et l’indifférenciation avec leur cortège d’angoisses archaïques et de défenses massives. Ces développements dans le champ du familial soulignent l’importance de l’attention à porter sur ces premiers moments de la relation mère enfant.

 

La notion de représentation culturelle

La perspective ouverte est qu’il est pertinent de réfléchir sur l’idée que ces « réponses adéquates », que la mère est en capacité d’apporter à son enfant, à partir de sa « préoccupation maternelle primaire », trouvent pour une large part leur source dans le corpus culturel, dans l’ensemble des représentations culturelles de la mère

 Cette notion de représentation culturelle a été approfondie par P. Fermi (1998) qui reprend et développe les apports de Freud puis de Winnicott sur cette question.

Dans ce texte il synthétise la pensée de Freud (L’avenir d’une illusion) à partir de l’idée que les représentations culturelles constituent « un trésor né du besoin de rendre supportable la détresse humaine », on les trouve dans les mythes, les contes les conceptions du monde, les croyances et les idées religieuses. Elles remplissent alors plusieurs fonctions essentielles, de défense contre l'angoisse, de permettre les réalisations de désirs et, sur un plan collectif, de donner des repères identificatoires aux personnes d'un même ensemble.

Freud le dit précisément : « Une vision du monde à laquelle on croit permet de se sentir en sécurité dans la vie, savoir ce à quoi on doit aspirer, comment on peut, de manière appropriée, assigner une place à ses affects et à ses intérêts ».  Puis P. Fermi montre l’éclairage complémentaire qu’apporte Winnicott (1956) en  proposant de penser la culture dans le prolongement de l'espace transitionnel, c'est à dire dans cette zone d'illusion nécessaire que chaque enfant humain doit créer pour accéder à la « capacité d'être seul » - et ce d’abord en présence de l’autre.

Il est important de préciser ici que cette « capacité d’être seul » va émerger pour l’enfant à partir de l’expérience et de la rencontre avec une « préoccupation maternelle primaire » adéquate, c’est à dire avec une mère sécurisée sur sa capacité à bien comprendre les besoins de son enfant et à y apporter la réponse dont il a besoin, lui donnant cette illusion que c’est lui qui crée le monde. L’enfant devra, bien sûr, progressivement se détacher de cette illusion et entrer dans la réalité du monde externe, tel qu’il est structuré par ses aspects culturels.

Dans cette perspective on peut considérer qu’une mère « sécurisée » par un appui sur ses représentations culturelles non questionnées et non contestées, aura des repères sur « comment il faut s’y prendre » avec un bébé, des repères sur ce qu’elle peut souhaiter pour lui et enfin saura le situer dans la filiation et la chaîne des générations.

 

La consultation interculturelle

P. Fermi (1998), dans son article sur les représentations culturelles, précise que dans la consultation psychothérapeutique interculturelle le travail sur les représentations culturelles vise « à élucider la part d'illusion et à soutenir contre la détresse. La représentation engage le sujet dans son histoire singulière mais pose aussi la question de l'étayage des formations psychiques sur les formations sociales ». Nous pouvons y ajouter les formations familiales, illustrées ici avec les processus de l’établissement des liens premiers. « Il est aisé de comprendre que le sujet migrant, (et les enfants de la seconde génération), est en rupture voire en conflit avec ce réservoir de représentations culturelles avec ce que cela implique de souffrance, de désarroi, de pertes de repères et de sens » précise-t-il.

 Et plus loin : « Ce que nous proposons (dans le fonctionnement de la consultation)… d’introduire ou de réintroduire et de faire travailler les jeux de représentations culturelles ». Une autre dimension importante concerne la présence de co-thérapeutes issus de cultures différentes des cultures d'origine du consultant et du pays d'accueil : « Ces dernières fonctionnent alors comme tiers avec le bénéfice de rendre pensable, représentable un espace transitionnel, intermédiaire permettant une élaboration psychique pour les consultants et pour nous. »

 

Troubles des liens premiers

Ce qui serait maintenant important à ajouter, après la qualité et l’adéquation des soins « matériels », après l’attention portée aux éprouvés du bébé, c’est la place majeure du sentiment que doit avoir la mère que la façon dont elle s’occupe de son bébé est la bonne façon de le faire.

De cette façon on peut considérer que s’occuper d’un bébé est la plus simple et la plus compliquée des choses, de la même façon que la naissance d’un bébé est à la fois source de force et de fragilité.

La plus simple parce que l’immense majorité des mères offrent naturellement et simplement cette relation à leur bébé (sans avoir nul besoin de posséder un savoir théorique sur le fait que la « préoccupation maternelle primaire » ou la « séduction narcissique » existent), la voie de l’autonomisation est alors ouverte pour l’enfant, le monde extérieur lui est de plus en plus compréhensible. Dans cette hypothèse la mère effectue le travail psychique qui lui permet de quitter progressivement cet état particulier, elle réinvestit ses intérêts propres et va établir avec son enfant des relations de sujet à sujet qui ne sont plus sous le signe d’une préoccupation… aussi massive.

Et la plus compliquée parce que quand elle fait défaut nous nous trouvons dans le champ des grandes difficultés de l’enfant à construire son monde intérieur, et à trouver sa place dans le monde extérieur. Lorsqu’un bébé est dans une situation où il ne trouve pas une personne qui lui assure cette disponibilité il va rencontrer des réponses très inadéquates, et même si elles sont adaptées sur le plan matériel et concret le fait qu’il y manque la disponibilité psychique va être une entrave majeure à son développement.

Pour illustrer l’importance de cette disponibilité et les effets du côté de son manque il y a cette situation bien connue et comprise à partir du texte de A. Green (1980) « La mère morte ». Il y montre les conséquences désastreuses particulièrement sur la vie affective et amoureuse ultérieure de sujets qui, dans leur petite enfance, après avoir pu bénéficier de l’attention de leur mère s’en trouvent brutalement privés, non par la perte réelle de leur mère mais par un état de deuil qui les rend totalement indisponibles à leur enfant, laissant ceux-ci dans une interrogation désespérée face à la perte de l’amour et à la perte du sens de ce qu’ils vivent. Green éclaire la détresse immense de l’enfant confronté à une mère gravement dépressive, en deuil, « morte psychiquement » aux yeux de son enfant. De fait elle ne peut être préoccupée par son enfant étant elle même trop captée par ses préoccupations personnelles…

Enfin, pour envisager les conséquences soulignées par les travaux de C. Racamier sur l’échec du dénouement de la séduction narcissique primaire, c’est le domaine des effets liés à l’impossibilité pour le couple mère-enfant de se dégager heureusement de la séduction narcissique primaire. Enfermés dans un lien narcissique, c’est le risque de la pathologie narcissique jusqu’à la psychose, en traversant les problématiques de l’addiction, des agirs…

 

L'étayage culturel et groupal

Dans cette problématique de transmission générationnelle au travers du processus d’établissement des liens premiers quelle est la place de l’étayage culturel ?

L’ensemble des données sur les pratiques de soins à apporter aux enfants prend une grande place dans les cadres et les systèmes culturels. En conséquence l’étayage sur la référence culturelle a un rôle primordial dans le fait que la mère puisse vivre cet état de « préoccupation maternelle primaire » et offrir cette disponibilité à son enfant. Dans l’expérience de chacun de nous cet étayage se construit à partir de l’expérience des relations avec le groupe familial et social proche. C’est bien sûr le cas pour la construction de toutes les représentations culturelles, mais la naissance d’un bébé est de ces événements qui mobilisent intensément le groupe familial, et toute nouvelle mère doit pouvoir rencontrer et éprouver le soutien d’un groupe pour engager heureusement la relation avec son bébé.

Dans toutes les cultures cette transmission, au fil des générations, des soins à pourvoir aux bébés, est ce qui donne l’assurance de leur qualité et de leur validité. Cette base est le minimum nécessaire pour que la mère puisse accomplir dans une sérénité relative le maternage de son enfant. Si cet étayage vient à faire défaut on se trouve dans le cas de figure d’une mère dans l’incapacité de disposer des réponses qui donneraient du sens à ce que vit son bébé.

 L’expérience de la consultation interculturelle met en évidence ce type de difficulté quand la migration vient couper plus ou moins radicalement des sources et des appuis culturels. Elle montre aussi comment le soutien du groupe thérapeutique peut relayer le groupe d’origine absent et relancer le processus dynamique de la relation primaire mère-enfant.

Créée par des professionnels hospitaliers (CHS de Cadillac) à l’initiative de P Fermi, cette consultation est une unité spécialisée qui prend en compte la clinique et le soin de patients migrants. La référence est clairement psychanalytique et le dispositif est construit à partir des travaux de G. Devereux et des consultations mises en place par T. Nathan et M.R. Moro. Elle fonctionne avec un dispositif groupal organisé autour d’un thérapeute principal qui mène l’entretien, organise la traduction avec le médiateur interprète et sollicite les co-thérapeutes (multiculturels et pluridisciplinaires).

 

Illustrations cliniques des défaillances transgénérationnelles

Migration Series, Jacob Lawrence 1940-1941Les vignettes cliniques proposées sont extraites des entretiens effectués dans ce cadre.

La première est représentative d’un certain nombre de situations auxquelles nous avons été confrontés. Il s’agit de jeunes femmes qui, en fonction de circonstances diverses, se retrouvent seules en France avec un enfant dont les conditions de la naissance ou la naissance elle même n’est pas connue des familles restées au pays. Ces jeunes mères ont presque inévitablement vécu la discontinuité des liens, soit dans l’abandon du conjoint, soit dans la rupture ou le rejet de la famille d’origine.

Certes, se trouver pris dans une telle situation est porteur en soi d’une dimension traumatique mais au delà de cet aspect on peut percevoir chez ces mères une détresse issue de ce sentiment d’inadéquation dans leur présence à leur enfant, alors même qu’elles peuvent assurer correctement les soins matériels.  Il semble bien qu’elles vivent cette situation d’être privées, coupées de cette sécurité interne où le « trésor de représentations culturelles » est là, disponible, source de sens pour la compréhension de leur enfant et pour les réponses spontanées qu’elles peuvent y apporter.

Les équipes qui les accueillent, avec toute leur attention mais, sur la base de leur propres références culturelles risquent de les renvoyer à un sentiment d’inadéquation quant à leur attitude avec leur bébé et susciter chez elles un vécu d’étrangeté dans la représentation qu’elles ont de leur enfant, et de la relation avec lui.

Mme B nous est adressée par un foyer maternel qui est inquiet pour cette maman et son bébé de 3 mois. Quand nous la recevons à la consultation elle peut nous raconter assez vite qu’elle a été « abandonnée et trahie » par son compagnon (rencontré en France) alors que leur bébé venait de naître, et qu’il lui avait promis qu’ils se marieraient. Elle n’a pas dit à sa famille qu’elle avait un bébé. En appui sur la promesse de son compagnon elle avait préféré attendre d’être mariée pour annoncer à la fois le mariage et la naissance de l’enfant à sa famille. Dés lors son silence lui rend impossible d’envisager toute rencontre, tout retour auprès de cette famille… tout comme cela l’empêche d’investir son bébé. Comment annoncer en même temps la naissance d’un enfant hors mariage et le départ du père ? Ce bébé pleure toutes les nuits, Mme B ne trouve pas de repos ni d’aide qui lui paraisse adéquate dans le foyer où elle est accueillie avec son enfant.

Elle nous rapporte, entre autres, avec de forts sentiments de colère et d’angoisse qu’au foyer on lui a suggéré de « parler à son bébé » y compris pour lui raconter ce qui s’est passé. Elle se demande si on se moque d’elle ou si on la considère comme folle pour lui dire de s’adresser ainsi à un nourrisson.

Les associations du groupe autour des diverses pratiques de maternage vont lui permettre de commencer à se rassurer… « oui, c’est vrai en France maintenant on considère qu’il est important de parler aux bébés » … « oui, c’est vrai aussi, ailleurs cela peut paraître plus qu’étrange et une mère qui ferait cela serait vécue comme folle… ». Ces associations ouvrent le champ des représentations culturelles, ce qui va permettre à cette maman d’entendre autrement la proposition qui lui avait été faite de « parler à son bébé ». Outre la dimension critique qu’elle a perçu dans le fait qu’elle ne saurait pas ce qu’il faut faire avec son bébé (en ne lui parlant pas) elle se sent disqualifiée personnellement « ils croient que je suis folle » et vis-à-vis de ses pratiques de maternage. Les échanges autour des différences dans ces pratiques va contribuer à la rassurer sur l’attitude des personnels du foyer et permettre que l’écoute et l’échange se rétablissent, voire s’établissent avec eux.

Bien sûr nous avons pensé que l’interdit de parole, le secret dans lequel elle est prise (piégée) avec sa famille d’origine lui rendait d’autant plus insupportable la suggestion « de parler avec son bébé », mais cela a été l’objet d’un travail ultérieur.

Le travail d’accueil du groupe de la consultation, les associations des co-thérapeutes vont dans un premier temps permettre à Mme B de relancer un travail de pensée autour de son histoire, figée autour de ce drame. Elle va pouvoir commencer à se saisir des appuis offerts par le centre maternel qui l’accueille. L’attention portée par le groupe de la consultation autour de cette mère et de son bébé a permis à celle-ci, par son soutien de relancer un mouvement d’investissement et d’intérêt envers son enfant.

Pour Mme B, comme pour les autres jeunes femmes dans ce type de situation difficile, les représentations culturelles croisées amenées par le groupe ont apportés des éléments de qualification à ces mères en manque de cet étayage culturel source fondamentale de la sécurité interne que donne le sentiment de s’occuper adéquatement de son enfant. D’autres appuis sont souvent nécessaires, mais la mobilisation éprouvée dans la consultation leur permet souvent de mieux s’en saisir…

M et Mme C se sont rencontrés lors d’un voyage professionnel de M en Asie. Le couple s’est constitué rapidement, Mme est venue en France et ils se sont mariés. Quelques mois après un bébé a été conçu. Lorsqu’ils viennent à la consultation, à la demande de M. C, le bébé a quelques mois. Le couple vit alors des conflits intenses et le bébé présente des troubles du sommeil, pleure beaucoup, il leur est très difficile de le calmer.

Lors de consultations M. C s’exprime bien sûr en français, et il y a une interprète qui traduit à la fois les propos de Mme et traduit également à celle-ci la teneur des échanges du groupe.

A la maison ils communiquent dans un anglais « basique » qui ne leur permet pas de dépasser un certain nombre de malentendus ainsi que nous l’observerons lors des consultations.

En voici un exemple : M. C nous rapporte que lorsque le bébé pleure il supporte mal la réaction de Mme qui, nous dit-il, est inadaptée pour un bébé de cet âge, elle produit des claquements de langue qu’il ressent comme désapprobateurs et induiraient donc une augmentation de l’état de tension du bébé. C’est un son que nous reconnaissons dans la culture française, un « T T T » appuyé et sec, comme marquant une attitude interdictrice dans l’ordre de la sévérité.

Mme C (à qui tout ceci est traduit) réagit vivement en sollicitant l’appui et le témoignage de l’interprète. Pour elle ce n’est pas du tout ça, ce sont des petits claquements doux (« t t t » faits avec le bout de la langue) qui correspondent à l’une des façons par laquelle les mamans, dans sa culture, manifestent leur présence affectueuse au bébé et sont un des moyens dont elles usent pour l’apaiser.

Plus qu’un manque de soutien culturel il y a un effet de méconnaissance interculturelle : Mme ne perçoit pas la dimension désapprobatrice attachée en France à cette expression et M. n’en perçoit pas la dimension apaisante dans la culture de Mme. Il est vrai qu’il a fallu (en préalable au dégagement du sens sous-jacent à ces deux expressions), un travail du groupe pour faire émerger la nuance entre les deux sonorités.

Mais s’ajoute à cette méconnaissance, et c’est notre propos, une atteinte, une remise en question des représentations culturelles de Mme C sur la façon d’élever un enfant ce qui vient mettre à mal son sentiment que les réponses qu’elle apporte à son enfant sont adéquates. Au delà d’un malentendu c’est une disqualification des réponses qui est amenée à partir de ce qu’elle perçoit dans sa « préoccupation maternelle primaire ». N’ayant plus la « sécurité » de sentir qu’elle donne de « bons soins » à son enfant, elle ne peut arriver à le rassurer et à l’apaiser. Cette difficulté est aggravée par le fait qu’elle est privée de l’étayage de l’entourage familial et de la classe des mères « qui savent ». On ne peut ignorer qu’il s’agit d’un savoir tout à fait relatif, mais on a vu aussi que l’important pour une jeune mère est de pouvoir puiser dans un répertoire qui donne du sens aux réponses à proposer à son enfant, répertoire qui de toute façon devra être mis à l’épreuve de l’expérience.

L’élaboration en groupe des éprouvés autour de cette situation, la prise en compte de la diversité culturelle des soins aux bébés, permettra un effet de reprise pour Mme C de sa position maternelle en se sentant comprise par son mari. Bien sûr tout n’a pas été réglé mais à partir de là le bébé s’est apaisé et les troubles du sommeil ont cédé.

Cette situation nous montre, s’il fallait, combien le soutien de l’entourage est une des conditions fondamentales pour que toute mère se trouve qualifiée dans son attitude maternante et puisse se laisser à vivre cet état psychique régressif.

 

En conclusion

Nous avons tenté de souligner dans ces exemples le risque (plus grand encore sans doute que celui du manque de l’étayage) des effets d’une disqualification portée sur les modalités du soin apportés par une mère en réponse à ce qu’exprime son bébé.

Ce risque repose sur la dimension traumatique (sous forme d’effraction) liée à cet éprouvé pour ces mères, que leur attitude envers leur enfant est jugée inadéquate par l’entourage de la culture d’accueil. La douleur exprimée (tout comme nous la percevions chez Mme B) est celle d’être perçue comme une mauvaise mère et jugée – au sens fort – comme telle. Ayant ainsi du mal à traiter pour elles mêmes la difficulté de ce qu’elles vivent comme une disqualification, elles ne peuvent éviter de renvoyer à leur enfant leur propre inquiétude et leur propre malaise.

En outre elles se trouvent dans l’incapacité de détoxiquer les angoisses de leur enfant que celui-ci leur transmet au travers des identifications projectives primaires (à valeur de communication), angoisses qu’elles ne peuvent accueillir en elles et qu’elles « renvoient » à l’enfant plus chargées négativement.

Si ces circonstances restent ponctuelles les difficultés rencontrées par le bébé au travers de troubles fonctionnels ou somatiques trouvent à se résoudre assez facilement . Mais si elles persistent les conditions sont alors en place pour que les liens premiers n’évoluent pas vers la prise d’autonomie réciproque et vers l’établissement d’une relation objectale. Une inscription durable des troubles est alors à craindre, marquée par les failles de la symbolisation primaire (Roussillon, 1999) la fragilisation des bases de l’identité et de la compréhension du monde ainsi que la transformation (par sa dégradation) de la séduction narcissique en une relation d’emprise qui fait le lit des pathologies narcissiques.

Le manque de « soutien culturel » dans la migration est déjà une difficulté que rencontre la jeune mère pour vivre cet état particulier autour de la naissance d’un enfant. Mais lorsque la méconnaissance vient susciter un vécu de disqualification (bien que ce ne soit nullement l’intention de l’entourage) c’est à une difficulté supplémentaire de nature plus traumatique qu’elle est confrontée.

Il faudrait encore souligner l’importance du groupe dans l’accueil du bébé, sa fonction d’étayage en soutien matériel et par l’apport de sens face à cet événement si chargé affectivement, d’autant qu’en situation de migration c’est à une double privation que risque d’être confrontée la mère, celle du groupe familial et celle du groupe culturel. Cette double privation augmente le risque traumatique et ses conséquences pour le bébé et pour sa mère. Ce qui risque d’être transmis à l’enfant dans les situations précoces que nous avons envisagées c’est une double représentation négative tant du groupe et de la culture d’origine de la mère (disqualifiés) que du groupe et de la culture d’accueil (disqualifiants). Au delà des conséquences actuelles pour le bébé, le poids de ces vécus négatifs chez une jeune mère migrante nous paraît menacer profondément la construction identitaire et le devenir de ces jeunes sujets. Pour un enfant, quel appui trouver dans cette construction quand sa mère s’est trouvée confrontée à un conflit majeur entre les représentations d’origine sur lesquelles elle s’est construite et celles qu’elle rencontre dans cette étape de sa vie où il s’agit de vivre dans une nouvelle culture. L’arrivée d’un bébé est toujours un moment d’une grande complexité, cela nous paraît comporter un haut niveau de risque dans les conditions particulières envisagées ici.

L’attention portée à des mères fragilisées autour de ce moment critique de la naissance nous sensibilise à cette atteinte de la préoccupation maternelle et à l’importance de penser les dispositifs adéquats pour les soutenir. Dans notre expérience le dispositif de la consultation interculturelle apparaît pertinent pour répondre à ces difficultés. Le travail en groupe, en restaurant dans le vécu de la mère les représentations mises à mal dans ce temps particulièrement intense de son parcours, ouvre la possibilité à celle ci d’offrir à son enfant l’entrée dans la construction d’un jeu d’identifications riche, complexe, valorisé. C’est la condition de la transmission intergénérationnelle de modèles positifs, investis et porteurs de valeurs qui ouvrent au sujet la voie de l’autonomie, de l’humanisation, de la reconnaissance et de la tolérance de l’autre humain dans toutes ses différences.

 

 

 

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Maryse Lebreton

Maryse Lebreton est Psychologue clinicienne au Centre Hospitalier Spécialisé de Cadillac (Gironde). Après une expérience de plusieurs années en secteur psychiatrique adulte dans les services du Docteur Basset puis du Docteur Bonnan, Mme Lebreton s'est dirigée vers la psychiatrie infantile. Elle y a exercé auprès du Docteur Mahon et travaille actuellement dans le service du Docteur Bridier.

Elle est par ailleurs Membre fondateur de l'Association Géza Róheim, Membre fondateur de l'Association Psychanalytique des Thérapeutes Familiaux d'Aquitaine, Membre du Collège de Psychanalyse Familiale et Groupale. - retour -

 


Autre article de Maryse Lebreton sur ce site : La migration : un aléa transgénérationnel ?


Bibliographie

Bion W.R. (1967), Réflexion faite (p 132), Paris, PUF, 1983

Fermi P. (1998), La notion de représentation culturelle

Green A. (1980), « La mère morte » dans Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Edition de minuit

Mellier D. (2005), « La fonction à contenir. Objet, processus et cadre institutionnel », dans La psychiatrie de l’enfant 2005 N°2 p 426- 499

Racamier P.C. (1995), L’inceste et l’incestuel, Paris, Les éditions du Collège

Racamier P.C. (1992), Le génie des origines, Paris, Payot

Roussillon R. (1999), Agonie, clivage et symbolisation, Paris, PUF

Winnicott D.W. (1956), « La préoccupation maternelle primaire » dans De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969.

 

 

© Association Géza Róheim - Fermi Patrick - 17 septembre 1998