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La migration :
un aléa transgénérationnel ?



Par Maryse Lebreton

Psychologue clinicienne

l'auteur

Migration Series, No. 3, Jacob Lawrence.1940-1941

12/11/14

 

 

La MIGRATION : UN ALEA TRANSGÉNÉRATIONNEL ?

Recevoir l’héritage psychique et culturel des générations qui nous précèdent, le transmettre à celles qui nous suivent est toujours un processus complexe et délicat. La migration dans ses effets (de rupture, de perte mais aussi de construction) s’inscrit avec force pour les migrants dans l’héritage reçu, dans l’héritage transmis. Le propos ici est d’articuler une approche de la thérapie familiale et groupale psychanalytique avec le travail interculturel réalisé auprès des migrants. Cette réflexion est menée grâce à l’Association Géza Róheim qui nous permet de les accueillir dans le cadre groupal de l'Unité de Consultation Interculturelle.

Cette réflexion est traversée aussi bien par la question de la transmission générationnelle que par la dimension du travail de groupe. Avant de proposer une situation clinique à votre réflexion je vais tenter de donner quelques précisions sur ces deux aspects.

La transmission :

Après un développement des théories non analytiques, c’est vers les années 70 que des analystes en se démarquant des techniques actives et comportementales vont progressivement élaborer la théorie et la pratique des thérapies familiales analytiques. Ses bases conceptuelles se fondent sur la théorie des groupes qui, après Freud, ont été travaillées par Bion, Anzieu, Racamier et Kaës. Ce courant a cherché à repérer les fonctions du groupe familial (groupe naturel) et qui peuvent être schématisées ainsi :

  • - il contient et métabolise les angoisses archaïques de tout nourrisson (pour amener à la construction d’un monde interne cohérent et rassurant notamment par la transformation des éprouvés sensoriels bruts en vécus psychiques).

  • - il assure une fonction de liaison qui donne au bébé la possibilité d’utiliser ces vécus psychiques pour s’auto-contenir, organiser sa propre psyché et établir des relations avec les autres.

  • - enfin avec la fonction de transmission, dans la succession des générations chaque famille transmet au bébé sa façon d’appréhender le monde extérieur et d’organiser son univers interne.

Bien évidemment si les fonctions sont les mêmes quelle que soit la culture de référence,  elles se déclineront selon les spécificités et les particularités de chaque culture. Cette fonction de transmission articule deux dimensions structurales de la famille :

- une dimension intra-groupale définie par le groupe parents-enfants, contemporains.

- une dimension générationnelle qui renvoie à la succession des générations.

On ne peut pas construire seul son histoire, chacun s’ancre dans une histoire familiale (elle même ancrée dans sa culture) qui le précède et où il puise ses fondations narcissiques et trouve une place de sujet. Il y a donc deux modalités différentes de transmission des héritages : l’inter et le transgénérationnel.

L’héritage inter-générationnel est constitué de vécus psychiques élaborés mais qui ne sont pas forcément conscients. Les fantasmes et les identifications organisent une histoire familiale, un récit mythique, où chaque membre de la famille peut puiser les éléments nécessaires à la constitution de son roman familial individuel névrotique. Ce que nous évoquons là correspond à ce qui se transmet dans l’ordre du symbolique.

L’héritage transgénérationnel est constitué d’éléments bruts, non élaborés transmis tels quels. Ce peut être par exemple des histoires lacunaires, des secrets, des vécus traumatiques, des deuils non faits, etc. Faute d’avoir été élaborés par les générations précédentes ces éléments bruts font irruption chez les “ héritiers ” sans qu’ils puissent se les approprier. C’est une transmission en deçà de la représentation et en deçà du symbolique. Ces éléments bruts sont transmis sur un mode projectif qui, entre autre, ne tient pas compte des différences de sexe et de génération.

La famille va se trouver en difficulté et en souffrance d’autant plus qu’elle sera confrontée a une trop grande prégnance des modalités de transmission transgénérationnelle qui gênent, voire interdisent à l’enfant un travail d’élaboration psychique sur un matériel maintenu hors mentalisation. Ces problèmes peuvent aussi être les conséquences d'un  télescopage entre un “ événement actuel ” et un “ événement du passé ” (mais non mis au passé) avec lequel il entre en collusion répétant la rupture des fonctions de pare-excitation familiales et empêchant un travail d’élaboration à la fois familial et individuel.

Les ruptures, les chocs culturels, les déceptions et les deuils sont, et plus encore pour les individus et des familles migrants, les compagnons inévitables du parcours de la vie. Ces familles apparaissent ainsi d’autant plus vulnérables aux aléas des transmissions entre les générations. M-R. Moro  notait dans sa thèse que « la situation transculturelle est un facteur de risque pour le bon développement de l’enfant, et de vulnérabilité pour la structuration culturelle et psychique de l’enfant de migrant ».

Ces familles sont alors en bute à une transmission traumatique qui, par les éprouvés bruts qu’elle suscite :

  • - déborde les possibilités de transitionnalisation

  • - déborde les processus de pare-excitation

  • - déborde les processus et les capacités de symbolisation.

Le travail du groupe

Face donc aux effets de cette transmission traumatique le groupe va tenter d’offrir un espace transitionnel, un espace de mentalisation en soutenant, en nourrissant les fantasmes de transmission. Le groupe thérapeutique (néo groupe) est un lieu d’accueil où une chaîne associative groupale va pouvoir se déployer.

Il s’offre à être un lieu de dépôt où le matériel projeté doit être accueilli  dans son ensemble, avec ses fragments, ses silences, ses bruits, ses temps de confusion, ses lacunes etc. A partir de là c’est un travail de reconstruction (non un dévoilement ou la recherche d’une vérité) qui est entrepris. Il s’agit de trouver une façon de dire qui va se substituer aux failles créées par les effets du traumatisme.

L’hypothèse est que le “ travail du groupe ” (tel que je vais essayer de la faire apparaître) œuvre à la transformation du transgénérationnel en le “ détoxiquant ”, en aidant à mettre en fantasmes et en représentation les éprouvés bruts issus en particulier des expériences traumatiques.

 

présentation clinique : Mme B.

Lorsque nous l’accueillons à l’UCI, nous savons que Mme B. est d’origine marocaine. En foyer maternel avec sa petite fille de 6 mois, elle tente de régulariser sa situation. Après avoir travaillé pour la famille d’un homme d’affaire marocain - pendant 5 ans - elle est restée en France après le retour de la famille au Maroc.

Elle avait alors déjà rencontré le père de sa fille qui lui avait promis de l’aide pour les papiers. Mais il l’a laissée quand elle s’est retrouvée enceinte. Elle a un fils de 11 ans qui vit au Maroc avec son père dont Mme B. a divorcé avant sa venue en France.

Le foyer nous l’a adressé compte tenu de l’état d’abattement de Mme B., son repli avec sa fille (dont elle est très proche) et sa difficulté à s’exprimer en français.

 

1ère consultation

Présentation du cadre et du dispositif à la patiente. Le groupe est composé de Mme B., de l’éducatrice du foyer, du thérapeute, de la médiatrice et de 5 à 6 co-thérapeutes d’origines culturelles différentes. Mme B. choisit d’emblée d’utiliser systématiquement la langue arabe.

- Éducatrice : "j’ai dit à Mme B. qu’ici elle peut raconter son histoire..."

- Mme B. : "d’ici ou de là-bas ?"

- T : "ce qui l’occupe le plus.."

 

Me B. évoque alors sa situation précaire, pas de logement pas d’argent, après avoir travaillé pendant 5 ans dans cette famille qui est retourné au Maroc. Dans un discours quelque peu confus apparaît le sentiment d’avoir été trompée sur ce qu’on lui avait promis (travail, salaire …) puis abandonnée … et rejetée enfin quand elle a dit être enceinte. De même de l’aide lui avait été promise pour la régularisation et rien n’a été fait…

Le groupe tente de comprendre sa situation lors de cette période de travail, et Mme B. exprime le sentiment d’avoir été bernée, le groupe évoque des situations de cet ordre avec les sentiments que cela entraîne. La séance se termine avec une autre difficulté que nous explique l’éducatrice : à cause de sa situation administrative sa prise en charge au foyer pourrait ne pas être reconduite.

Nous trouvons Mme B. déprimée, défensive, en retrait, évitant le contact… la description de sa méfiance, de ses déceptions successives, de ses expériences douloureuses nous paraissent faire écho a son ressenti transférentiel “ méfiant ” face au groupe .

 

2me consultation

Après le salut “ rituel ” du groupe Mme B. en réponse à une question ouverte évoque spontanément son fils “ elle ne l’a pas vu depuis 2 ans (été 99), elle n’arrive pas à avoir de ses nouvelles… elle ne peut jamais lui parler au téléphone, quand elle a des nouvelles par son frère il dit “ ça va bien ” ! ”

Mme B. nous précise que son projet était de rentrer au Maroc mais qu’une amie lui a présenté celui qui allait devenir le père de sa fille, lequel lui a promis qu’il l’aiderait à régulariser sa situation pour rester en France. Mais il ne l’a pas fait. Même dans sa situation Mme B. a toujours envoyé de l’argent pour son fils. Son fils vit avec sa tante paternelle, ce n’est pas son père qui s’en occupe parce que “ c’est un homme qui ne travaille pas il est incapable de s’occuper d’une femme et d’un enfant c’est pourquoi j’ai demandé le divorce ”… “ j’ai pu divorcer à condition de lui laisser Ali ”.

 

L’nsemble de ces éléments sont dégagés de façon laborieuse. Mme B. paraît toujours déprimée, elle parle peu spontanément répondant aux questions de façon minimale et évasive. Si elle est très culpabilisée par rapport à son fils (elle l’a quitté ,et s’est mise en situation de ne pouvoir ni aller au Maroc ni le faire venir en France) elle ne l’exprime pas s’en tenant à la description des faits et c’est le groupe qui relaye par ses associations les sentiments qu’elle ne peut formuler.

 

3èm consultation

Mme B. a toujours une attitude fermée, le discours porte sur les mêmes plaintes “ rien ne change, pour ses papiers ça n’avance pas, les gens qui pourraient témoigner de sa présence en France ne veulent pas s’engager.. ”

Face à la question des démarches concernant la situation administrative de sa fille  (Leila) Mme B. dans un premier temps reste floue sur ce qu’elle souhaite…(nationalité française ou marocaine) puis évoquant le père de sa fille elle nous précise qu’il a dit récemment qu’il ne voulait pas la reconnaître ni maintenant ni plus tard ( ?) il a dit cela à une amie du couple.

T : souligne combien ces paroles sont dures

Le groupe relaye (après des précisions données par la médiatrice) les différentes implications (enfant sans nom, inavouable à la famille…).

Mme B. semble moins défensive et nous proposons d’établir un arbre généalogique.

Apparaît alors l’importance de la tante paternelle (Batoul) “ c’est elle qui s’occupe de tout dans la famille ”. Mme B. nous précise aussi que son mariage avec le père de son fils (cousin croisé, fils de la sœur de son père) est un mariage classique, avec lequel elle n’était pas d’accord.

A la fin de cette 3éme séance Mme B. peut nous exprimer son souhait de continuer à venir ici. Nous sommes maintenant dans un cadre non limité dans le temps.

Cette séance semble marquer un tournant dans la relation de Mme B. au groupe,  plus confiante elle livre des sentiments personnels.

 

4ème consultation

Après une interruption de 2 mois (Mme B. a annulé une séance).

Elle se rappelle  que nous avions parlé de son mariage et dit ne pas avoir été étonnée de nos questions, mais elle reconnaît que “ tout ça l’a remuée et que les nuits d’après elle a mal dormi, tout ça lui revenait en tête, alors elle a décidé de ne plus répondre à ces questions là ”

T : reprend sur la douleur qu’elle exprime et combien il est important qu’elle puisse nous le dire (prise en compte du transfert négatif)

Mme B. va alors évoquer l’intensité de ses craintes par rapport à son fils, rien de ce qu’elle fait ne lui a permis d’entrer en contact directement avec lui. Elle précise ses différentes tentatives pour le joindre et leur échec. “ Peut-être qu’il est mort et qu’on ne me le dit pas !

T : tout en entendant la peur de Mme B.  propose l’idée que ni Batoul ni le frère de Mme B. n’imaginent ses difficultés ici.

Mme B. : “ oui, ça c’est vrai, ils n’ont jamais goûté l’exil, ils ont toujours vécu entre eux, il n’y a que moi qui l’ai fait… ils ne me comprennent pas parce qu’ils n’ont jamais eu cette expérience… ils n’ont jamais bougé ”.

T : "comment on pourrait imaginer leur expliquer ?"

Mme B. : “ je vis loin, quand je les ai au téléphone je leur dit que tout va bien, mais moi aussi je n’ai pas tout dit, alors ils pensent que tout va bien.

 

La sénce continue avec un travail croisé des représentations que le famille peut se faire de la situation de Mme B. et de celles de Mme B. par rapport à sa famille.

Cela semble “ apaiser ” le ressentiment qu’elle exprimait et lui permet d’aborder avec nous plus explicitement ce qu’elle a pu leur dire concernant sa fille , elle a de fait “ laissé croire ” à sa famille qu’elle était mariée avec le père de Leila, ils savent qu’elle a une fille mais croient qu’elle porte le nom de son père et qu’il vit toujours avec elles deux.

Mme B. est de plus en plus en confiance et peut parler plus librement de ses vécus douloureux reconnus par le groupe. Les associations de cette séance semblent avoir permis à Mme B. de “ comprendre ” l’intensité des craintes pour son fils (qu’il ne soit mort) dans la mise en parallèle avec la “ gravité ” de sa dissimulation (mariage et reconnaissance de Leyla par son père. Mme B. nous paraissant très “remuée ” nous proposons une séance plus proche.

 

5èmeconsultation

Après la séance de la semaine dernière elle n’a pas été bien pendant 2 jours mais après c’était mieux. Actuellement se reposent les questions administratives, elle va voir une avocate pour mieux comprendre, elle craint si elle fait une demande d’être renvoyée au Maroc avec sa fille ce qui pour elle est impossible, elle croit que la réaction de sa famille serait si terrible qu’elle “ y laisserait la vie ”.

Dans la discussion Mme B. exprime qu’elle ne voit pas de solution à tout ça mais que ce qui l’aide c’est d’avoir Leila : “ je lui donne toute ma tendresse, je ne lui montre pas que ça ne va pas (comment ?) quand elle fait des bêtises je lui dit rien, je suis très patiente

Le groupe amène la question de savoir si c’était pareil avec son fils.

Mme B. : "non, tout le monde dans la famille s’en occupait, mais Leila elle n’a que moi, je ne la laisse jamais à quelqu’un ”. Et, non, Mme B. ne parle jamais à Leila de sa famille.

Le groupe associe sur la façon dont on parle aux enfants dans différentes cultures.

Mme B. se rappelle alors “ une fois où elle avait beaucoup de fièvre j’ai été étonnée elle a appelé papa ”.

Les difficultés de séparations commencent à être abordées avec le vécu contradictoire : Leila  (qui cause la douleur et la répare).

 

6ème onsultation

Mme B. : la dernière fois j’ai parlé de ma fille, là “ elle va bien, elle tombe, elle se lève ”. La médiatrice ayant précisé que c’est une façon de dire qu’elle grandit, le groupe en discute.

Mme B. “ tant qu’elle est petite je ne peux pas penser à la séparation ”. On envisage les différents sens de l’idée de séparation “ non je ne peux pas la laisser à une voisine, à la crèche encore ça va c’est leur métier ”.

Comment ça serait au pays ?

Mme B. : "c’est autre chose, la famille c’est comme si c’était moi, une voisine c’est une étrangère."

Mme B. va exprimer plus clairement qu’elle n’a confiance en personne et aborde cette méfiance envers les résidentes maghrébines du foyer.

La médiatrice explique que le groupe des femmes peut être extrêmement dur et rejetant envers une femme.

Mme B. nous dit alors qu’elle a fait confiance et parlé de son histoire “ comme à des sœurs ” et qu’elle a été trahie, qu’elle s’est sentie humiliée elles ont dit qu’elles allaient la dénoncer et la faire renvoyer au Maroc.

L’éducatrice s’inquiète de savoir si Mme B. s’est sentie soutenue par les professionnels su foyer mais Mme B. dit qu’elle parle trop mal le français pour pouvoir s’expliquer et se faire comprendre.

La confiance de Mme B. vis à vis du groupe lui permet d’aborder la souffrance vécue avec le groupe des pairs au foyer.

 

7ème cnsultation

Mme B. est beaucoup plus détendue, souhaite un bon ramadan à la médiatrice, salue le groupe en souriant. Oui, elle fait le ramadan au foyer, elle le faisait aussi avec le père de Leila, mais avant elle ne faisait pas la prière. Maintenant son souci c’est de bien arriver à se débrouiller toute seule et elle est satisfaite d’y arriver avec de l’argent “ licite ”.

Le groupe explore cette idée et Mme B. nous décrit son attachement à un comportement droit et honnête et qu’elle voit bien au foyer que d’autres (celles qui la critiquent) trichent pour obtenir plus d’argent.

La suite de la séance permet un lien avec la façon dont elle a été “ exploitée ” par la famille chez qui elle travaillait et de questionner son attitude (liée à sa culpabilité) dans sa difficulté à se défendre.

Un transfert positif avec le groupe semble être bien établi permettant le travail de reconstruction de remaillage qui travaille à la contenance et à l’élaboration d’affects bruts et à leur symbolisation.

 

8ème cosultation

Cette fois là Mme B. nous apparaît, dans ses propos comme dans son attitude envers nous à la fois soulagée et déterminée à s’occuper des questions de régularisation. Elle mesure les possibilités et les difficultés quand aux démarches pour que Leila soit reconnue par son père. Elle va nous raconter l’attitude du père de Leila lorsque Mme B. lui a annoncé sa grossesse “ il voulait que j’avorte, il m’a pris mon argent

Avec l’explicitation donnée au groupe sur cette période Mme B. reconnaît avec nous la part de responsabilité du père de Leila, ce qui (le poids de  sa culpabilité inconsciente étant parlé et ainsi réduit) lui permet de se situer dans une démarche de recherche en paternité (ce qui lui paraissait impossible jusqu’alors).

 

9ème conultation

Mme B. commence par le récit spontané de ce qu’elle appris récemment (par une connaissance) sur le père de sa fille. Alors qu’il vivait en France avec elle il s’est marié lors d’un voyage au Maroc avec une cousine qui s’est trouvée enceinte en même temps que Mme B.. Elle savait qu’il avait été marié avant et avait des enfants, mais a tout ignoré du second mariage.

quand je l’ai appris c’est comme s’il m’avait frappée, je comprends pourquoi il ne voulait pas que j’ai le bébé, qu’il voulait qu’il tombe, qu’il meure ” … “ en plus le fils de sa femme est né avec une maladie du cœur, c’est pour ça, pour le soigner qu’il m’a pris mon argent ”.

Tout cela lui a ôté ses derniers scrupules à se battre pour obtenir qu’il reconnaisse Leila et “ oui, effectivement elles ont été toutes les deux très bouleversées, elles ont été malades toutes les deux ”, Mme B. continue  “ on est pareilles si j’ai très peur elle a très peur aussi ”.

Après des associations culturelles de la part du groupe autour de ce thème Mme B. acquiesce à l’idée qu’elle a peur pour Leila dés qu’elle est malade à cause des souhaits de mort formulés à l’époque par son père. Le groupe évoque la gravité et les effets (éventuellement de retournement) de telles paroles.

Mme B. : "j’ai fait tout ce qu’il faut pour la protéger."

Le groupe apparaît bien comme un lieu où Mme B. peut maintenant déposer ses craintes les plus profondes et trouver l’étayage nécessaire à leur élaboration.

 

10ème conultation

Mme B. toujours accompagnée de l’éducatrice a amené Leila parce qu’elle ne veut plus la laisser à la crèche depuis qu’elle l’a trouvée à plusieurs reprises en train de pleurer vraiment très fort, de façon inquiétante, “ comme si elle avait une très grande peur ”. Leila reste collée à sa mère, se détourne de la couverture où nous avons installé des jouets et tente de remettre son manteau. Mme B. nous raconte “ je suis en état de choc de l’avoir trouvée comme ça

Le groupe réfléchit et propose des représentations culturelles autour de pleurs aussi intenses. Alors au fil de la séance Leila va s’installer sur les genoux de sa mère et s’endormir. Mme B. est étonné qu’elle ait pu ainsi se tranquilliser parce que d’habitude quand Mme B. est avec d’autres gens la petite fille reste toujours vigilante et tendue.

Pour terminer nous proposons un nouveau rendez-vous, l’éducatrice nous précise qu’elle ne sera pas là à cette date, Mme B. dit qu’elle préfère qu’on choisisse une autre date. Quand le T propose un lien entre la difficulté de séparation qu’elle nous montre avec l’éducatrice avec celle de Leila Mme B. rit et dit qu’elle viendra à ce rendez-vous.

 

11ème consltation

Mme B. est donc venue sans l’éducatrice, avec sa fille…. Qui tout d’abord se cache le visage dans les genoux de sa mère, mais qui va commencer à nous glisser des petits coups d’œil “ en dessous ”, en vérification de notre attention à son égard. Mme B. paraît contente, elle nous raconte comment elle s’est débrouillée pour venir. Pendant ce temps Leila qui a grimpé sur les genoux de sa mère tente de soulever son pull et de le tirer.

T : "comme si elle voulait téter…"

Mme B. : "je lui ai enlevé la tétée…"

Le groupe discute de l’âge où l’on sèvre les enfants dans différents pays. Et Leila qui est redescendue des genoux de sa mère où elle à nouveau enfoui son visage tend son petit bras derrière elle et fait signe que “ non ” avec son index. Le groupe entre dans le jeu, Mme B. est très détendue et nous dit “ elle fait comme moi quand je lui dit non ”.

 

On constate aors comment l’enfant est capable d’établir une bonne relation avec d’autres personnes en présence de sa maman. On explore avec Mme B. comment Leila réagit en présence d’autres enfants : “ avec des plus grands ça" va nous dit Mme B. "mais elle ne veut pas que je porte des petits où que je m’occupe d’eux ”…  “ et puis je suis trop attachée à elle, je la laisse pas pleurer, je finis toujours par lui donner ce qu’elle veut ”.

L’évocation de la présence d’une famille élargie de frères et de sœurs… du grand frère qui n’est pas là vont susciter plusieurs mouvements affectifs chez Mme B. :

- d’abord un affect de tristesse marquée  quand on évoque Ali et que le groupe aide Mme B. à formuler donnant à Leila des éléments pour faire le lien antre une maman qui se déprime et un frère absent…

- ensuite des associations de Mme B. sur son enfance “ elle est comme moi,, j’étais la dernière, on ne me refusait rien, j’étais très capricieuse, très gâtée par mon père,, j’étais sa préférée, on ne me laissait jamais pleurer

T : "si Leila est comme sa maman elle sait obtenir ce qu’elle veut…" (cela fait rire Mme B.)

 

On revient à l question de la crèche et Mme B. précise que ça allait bien avant mais c’est depuis janvier elle l’a trouvée seule en train de pleurer à  plusieurs reprises, Mme B. se demande si les stagiaires qui étaient là étaient suffisamment capable d’assurer ce travail. Leila avait une respiration particulière “ de peur ” et ça dit Mme B. “ j’ai pas pu le faire comprendre aux dames, j’ai eu plus peur qu’elle encore, je ne peux plus la laisser ”.

Peu à peu Leila s’est détachée de sa mère et joue avec le sac de celle-ci dont elle suce la lanière tout en jouant à cache-cache….

C’est l’heure d’arrêter la séance et nous convenons d’un prochain rendez-vous.

 

La capacité dejouer dans la quelle entre Leila avec le groupe, la détente de Mme B. et les possibilités de lien affects-représentation semblent de bon augure.

Les aspects traumatiques,

- la culpabilité de Mme B. par rapport à son fils,(abandon)

- sa douleur face à sa répétition à ne trouver que des objets défaillants pour elle-même et ses enfants

- l’insupportable de sa transgression en particulier vis à vis d’un père (+ou -) idéalisé et dont elle ne pourrait survivre à la révélation, semblent bien  être en voie d’élaboration.

 

Le travail du grupe tel qu’il s’est déployé au fil des consultations a joué un rôle de pare -excitation face aux vécus douloureux, en leur offrant un espace de transitionnalisation.  Ce travail psychique dans le groupe aide à la mise en œuvre du processus de symbolisation des vécus impensables et insoutenables produits par les effets des traumatismes successifs. L’évolution de l’attitude de Leila au sein du groupe,  peut se relier à la mobilisation des fonctions de contenance, de liaison, de transmission qui se “ remettent en route ” dans la dyade mère fille par les effets du travail psychique dans le groupe.

Du sens émerge qui permet, par l’enrichissement des représentations de desserrer les contradictions et d’introduire la possibilité de jeux inter-subjectifs entre Leila, sa maman et le groupe.

 

Deux proverbes qu circulent parfois dans nos associations semblent traduire, au travers de la voix populaire, notre souci thérapeutique, le premier énonce “ Ce que tu enterres dans ton jardin ressortira dans celui de tes enfants ” et le second indique la voie à suivre “ Ce que tu as hérité de tes pères gagnes-le ”.

 


Autre article d Maryse Lebreton sur ce site : Liens premiers : troubles de la transmission en migration


 

 

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Maryse Lebreton

Maryse Lebreton est Psychologue clinicienne au Centre Hospitalier Spécialisé de Cadillac (Gironde). Après une expérience de plusieurs années en secteur psychiatrique adulte dans les services du Docteur Basset puis du Docteur Bonnan, Mme Lebreton s'est dirigée vers la psychiatrie infantile. Elle y a exercé auprès du Docteur Mahon et travaille actuellement dans le service du Docteur Bridier.

Elle est par ailleurs Membre fondateur de l'Association Géza Róheim, Membre fondateur de l'Association Psychanalytique des Thérapeutes Familiaux d'Aquitaine, Membre du Collège de Psychanalyse Familiale et Groupale. - retour -

 

© Association Géza Róheim - Fermi Patrick - 17 septembre 1998