Brève présentation
Je remercie le docteur Luc Huffschmitt, psychiatre des hôpitaux au Centre Hospitalier d'Erstein, pour son autorisation à afficher ce texte publié originellement dans la revue L'Information psychiatrique, n°10, en décembre 1993, aux pages 941 à 948. L'Hôpital et l'Université - mais ils ne sont pas les seuls - possédés par le Génie Statistique se sont lancés frénétiquement dans de prétendues recherches d'efficacité, "d'excellence", de validation et de certifications diverses. La prochaine évaluation est devenu le seul horizon. Cette fuite en avant tourne le dos aux histoires, celle des institutions, celle des idées, celle des savoirs, bref à l'Histoire. Dernièrement un professeur de psychologie exigeait que les bibliographies ne contiennent plus de références antérieures à 5 ans ! La majorité des jeunes cliniciens, formatés au DSM, ne savent plus distinguer entre nosographie et nosologie. Certains d'entre eux portent même un regard condescendant sur ceux qui osent encore parler de psychose ou d'hystérie. Les comportements et les processus gomment inlassablement le Sujet - et son Histoire.
Ce n'est là que mon opinion, sans aucun lien direct avec le thème de cet article si ce n'est que je crois utile et salutaire de retisser les fils d'une histoire effilochés par l'oubli. Comme il l'avait fait avec le bel article Kraepelin à Java - revue Synapse n° 86, 1992 -, Luc Huffschmitt dans Folie et civilisation au XIXe siècle renoue quelques-uns de ces fils qui ont constitué la trame de la psychiatrie et de la psychologie "culturelles".

Patrick Fermi - février 2013

* Lien sur Kraepelin sur ce site. [ouverture dans une autre fenêtre]

* Lorsqu'un auteur est mentionné dans un paragraphe, les citations sont suivies d’un seul chiffre [..] renvoyant à l’ordre de la liste bibliographique. Quant aux notes (..), elles sont en liens hypertextes et permettent donc de circuler dans l'article.

 

folie et civilisation au xixe siècle

– Histoire d’un débat et naissance du regard psychiatrique transculturel -

Dans les premières années du XIXe siècle, une question émerge : la civilisation influe-t-elle sur le développement de la folie? Un débat s’instaure, notamment à la Société médico-psychologique. C’est alors en guise d’illustration à cette polémique que la pathologie mentale « exotique » fait son apparition sur la scène psychiatrique naissante avec, en toile de fond, l'expansion coloniale des puissances occidentales.

grille.gif (47 octets)les données du débat

Deux éléments vont conjointement alimenter la discussion : l’impression récente d’une « effrayante augmentation du nombre des aliénés » [7 Esquirol] et la prépondérance des causes « morales » dans l’étiologie de la folie.

Le sentiment d’un accroissement exponentiel des maladies mentales apparaît à la fin du siècle précédent. C’est peu à peu une évidence reconnue par tous. Les chiffres sont là : on dénombre 1009 aliénés à Paris en 1789,1225 en 1805, 2000 en 1813 et près de 4000 en 1836. La folie devient menace (a). Malgré les mises au point d’Esquirol démontrant que cette augmentation « plus apparente que réelle » [7] n’est que la conséquence du développement des structures d’accueil et de l’amélioration de la qualité des soins, le sentiment d’une progression épidémique de la folie reste présent tout au long de la première moitié du XIXe siècle. En 1836, Georget note, statistiques à l’appui, que « depuis un quart de siècle, le nombre des aliénés s’est progressivement accru dans une proportion considérable » [10]. Moreau de Tours, quelques années plus tard, reprend cette constatation : « On sait— écrit-il en 1843 — que depuis que l’on s’occupe du sort des aliénés en France, en Angleterre, et généralement dans toute l’Europe, le nombre de ces malades semble s’accroître de jour en jour. Au fur et à mesure qu’ils se construisent, les asiles se remplissent » [15]. Outre-Atlantique, le docteur Earle, directeur de l’asile de Bloomingdale dans l’état de New-York, surenchérit. Il note dans son rapport des années 1843-1844 que « le nombre des aliénés augmente dans une proportion plus grande aux États-Unis que partout ailleurs » [17 Rapports].

Dans une mise en accusation de la civilisation, les conceptions étiologiques qui placent les facteurs moraux au premier plan des causes de la folie, sont un argument de plus. « Que la prédominance des causes morales sur les causes physiques dans la génération de la folie soit une vérité acquise à la science — affirme Parchappe — c’est ce que l’observation avait enseigné aux anciens, ce que les recherches statistiques ont démontré pour les modernes, pour Pinel, Hebread, Esquirol, Georget, M.M. Voisin, Falret, Revolat, Guislain, Brierre de Boismont, Aubanel, Thore, Bottex etc. ; c’est ce que je crois avoir solidement et définitivement établi en 1839 (b), et par mes propres observations et par la discussion approfondie des documents jusqu’alors publiés » [16]. Les passions vives, contrariées, prolongées, les irrégularités des mœurs et du mode de vie, les excitations cérébrales trop intenses, l’activité intellectuelle excessive, tous ces éléments portent en eux les germes de la folie. Or, ce sont bien là les effets désignés de cette civilisation occidentale, moderne, en voie d’industrialisation et du mode de vie qu’elle implique.

Une nouvelle série causale relie désormais civilisation, désordre de l’activité et des passions humaines et perturbation croissante de l’esprit.

Esquirol n’avait-il pas constaté « qu'il y a moins de fous dans les campagnes que dans les villes » [7]. Cinquante ans plus tard on retrouve cette affirmation dans le rapport de Constans, Lunier et Dumesnil. « Ce sont les campagnes qui partout fournissent proportionnellement le moins d’aliénés, les villes qui en fournissent le plus, et dans un rapport progressif en raison de leur importance » [4].

Dans la logique de ce raisonnement, où la proximité de la nature protégeait encore la raison humaine des méfaits de la civilisation, le « primitif », le « naturel », devait inévitablement avoir été épargné par les troubles de l’esprit. De fait, le témoignage de nombreux voyageurs, vraisemblablement parasités dans leur vision des choses par une reviviscence de la mythologie du bon sauvage, confirme cette thèse.

Humboldt, cité par Esquirol, Brierre de Boismont et bien d’autres, affirme, à l’issue de son Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent, effectué entre 1799 et 1804, n’avoir jamais entendu parler « d'un seul aliéné par les Indiens sauvages de l’Amérique méridionale » [cité en 8 Foucault].

Benjamin Rush, premier médecin américain à avoir publié dès 1786 des ouvrages de pathologie mentale, prétend n’avoir « pu trouver parmi les Indiens un seul exemple de démence et n’a rencontré parmi eux que peu de maniaques et de mélancoliques » [Médical Inquiries, 1809, [cité en 8 Foucault].]

Georget rapporte que Desgenettes, médecin chef de l’armée d'Égypte « n’a trouvé dans l’hôpital du Caire (ville de trois cent mille âmes) que quatorze aliénés » [10].

Les témoignages sont nombreux. Tous confirment la rareté de la folie, voire même son absence, à mesure que l'on s’éloigne des grands centres de la civilisation occidentale : le capitaine Basile Hall, lors de sa visite à l'hôpital de Mexico ; John Tanner qui a passé une grande partie de sa vie parmi les Indiens d’Amérique du Nord ; le docteur Scott, alors qu’il accompagne Lord MacCartney de 1792 à 1794 dans son voyage en Chine; Roxas qui y a vécu près de 40 ans ; le capitaine Timkowski durant son périple à travers la Mongolie de 1820 à 1821 ; Thunberg, dans son voyage au Japon en 1796 ; Madden et Frank en Égypte ; Laing, Clapperton et les frères Lander en Afrique (c).

Cette phrase de Fodere, énoncée au début du siècle, résume bien la position des auteurs de l’époque : « Il n'est pas question d’insensés dans l’histoire des peuples sauvages; on ne les trouve que dans les pays civilisés » [cité en 4 Constans].

Ainsi, à partir de ces témoignages et des a priori qui les sous-tendent, la pathologie mentale exotique fait son apparition. Mais l’outre-mer fonctionne encore comme un mythe. L’intérêt qu’il suscite n’est pas direct. Il est là pour illustrer le débat qui, après s’être développé dans les cercles mondains, vient questionner les aliénistes. « La civilisation comme on l’a dit généralement, est-elle favorable au développement de la folie ? » [15 Moreau de Tours].

grille.gif (47 octets)premières prises de position

Héritier de la pensée des idéologues, méfiant à l'égard des grands systèmes qui vont naître tout au long du siècle, Esquirol reste pragmatique et nuancé : « Sans doute la civilisation occasionne des maladies (mentales), augmente le nombre des malades, parce que, multipliant les moyens de sentir, elle fait vivre quelques individus trop et trop vite. Mais plus la civilisation est perfectionnée, plus la vie commune est douce, plus sa durée moyenne est longue : aussi n’est-ce pas la civilisation qu’il faut accuser, mais les écarts, mais les excès de toute sorte, qu’elle rend plus faciles » [7].

Dépassant l’analyse modérée d’Esquirol, Georget, dans l’article « Folie », rédigé pour le Dictionnaire de médecine, paru en 1836, incrimine les fondements mêmes de la civilisation. « Il paraît que la fréquence de l’aliénation mentale, dans les différents pays, est beaucoup moins en rapport avec l’influence du climat qu’avec la nature des institutions politiques et religieuses, le développement de l’industrie et des arts, en un mot, avec la civilisation des peuples.» [10]

Mais c’est en 1839, dans un mémoire, lu à l’Académie royale des Sciences, De l’influence de la civilisation sur le développement de la folie, que Brierre de Boismont donne son essor à la question [2]. Dans une de ces synthèses hardies, alors fort à la mode, il tente de reconstruire une histoire linéaire de l’évolution de la folie depuis l’antiquité. « Chaque siècle, chaque pays voit éclore des folies déterminées par l’influence des idées dominantes, et qui portent ainsi le cachet de l’époque ». Évoquant le tarentisme, la danse de Saint-Gui, la lycanthropie, le vampirisme, les convulsionnaires, maintenant disparus, il poursuit : « C’est avec justesse qu’on a dit que l’histoire pourrait s’écrire par les désordres de la raison » [2].

L’histoire de la folie et l’histoire de la raison procèdent d’une même logique, d’un même mouvement. « Nulle époque sans doute — écrit Foucault — n’aura une conscience plus aiguë de cette relativité historique de la folie (...). La notion de folie telle qu’elle existe au XIXe siècle s’est formée à l’intérieur d’une conscience historique et cela de deux manières : d’abord parce que dans son accélération constante elle forme comme une dérivée de l’histoire et parce que ses formes, ensuite, sont déterminées par les figures même du devenir » [8].

Brierre de Boismont inscrit la folie dans la destinée temporelle de l’homme. Elle se déploie à partir d’un point zéro, originel, auquel sont restées rivées les sociétés primitives. C’est bien là le sens de sa démonstration lorsque, après avoir cité les documents collectés par les voyageurs, il conclut : « Les aperçus généraux que nous venons de donner sur les divers pays où l’aliénation mentale a été observée ne permettent point de douter que cette maladie ne soit internement liée à la civilisation. Nous l’avons vu, en effet, atteindre son plus haut degré de développement chez les nations les plus éclairées, diminuer à mesure que nous pénétrions dans les gouvernements despotiques ou dans les contrées nouvellement émancipées, et disparaître presque entièrement lorsque nos recherches nous ont conduits au milieu des peuplades sauvages. » [2].

Esquirol, Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal, 1838. Lithographies de Tardieu.

 

grille.gif (47 octets)le débat, ses conséquences

En rapportant, de façon très détaillée, les arguments de cette démonstration, les journaux de l’époque, le Moniteur, le Siècle, la Revue française et les Annales d’'Hygiène Publique, vont lui assurer une large audience. Un véritable débat s’engage, il durera plusieurs années. Les contradicteurs se nomment Cerise, Levret, Dubois d’Amiens et Parchappe notamment. Les auteurs de l’article « Folie » du Compendium (1841) vont également tenter de réfuter cette thèse qui marquera néanmoins profondément la vision des aliénistes sur l’outre-mer au XIXe siècle.

Cette polémique s’enracine dans la confusion possible des significations et de l’extension à donner au terme de civilisation, du double registre dans lequel peuvent se jouer ses rapports à la folie.

Dans une perspective diachronique, la folie est la conséquence et la rançon de ce que l’homme occidental, par opposition à l’animal et au « sauvage » a développé sa raison, son intelligence. Le rapport n’est pas causal mais consubstantiel. La folie est historique, elle est née avec la civilisation, dans un même mouvement. Elle lui est fondamentalement liée. En un certain sens, folie et civilisation sont toutes deux la nature perdue de l’homme. Cette optique s’intègre tout à fait dans le mouvement évolutionniste. Elle débouchera sur une méthodologie de l’étude des peuples primitifs et sur une justification du colonialisme.

De nombreux aliénistes combattront cette perspective, n’y voyant qu’une inacceptable critique des principes mêmes de la civilisation. L’idéalisme positiviste s’accommode fort mal, à l’époque, du rapport causal qu’il avait cru y déceler entre civilisation et folie.

Dans une perspective synchronique, la civilisation par ses excès, par les modifications de l’environnement humain, est indirectement source de folie. C’est là que se place le versant éthique des causes morales de Pinel. Le rapport est ici causal. S’il disculpe les fondements mêmes de la civilisation, il en accuse néanmoins les dérapages moraux, sociaux. A partir de là, se développera un discours moral sur les méfaits de la civilisation (et du colonialisme) aboutissant à des attitudes thérapeutiques et prophylactiques.

grille.gif (47 octets)la folie c'est la nature perdue

La folie a désormais, au moins au sens mythique, un point de départ temporel : le passage de l’état de nature à la civilisation. Elle est liée à une certaine forme de devenir en l’homme, dans son intelligence du monde. Elle est l’envers du progrès intellectuel. « C'est un spectacle pénible et douloureux pour le philosophe - écrit Brierre de Boismont - que de voir l’aliénation se montrer avec l’intelligence, grandir avec elle et la menacer d'autant plus sérieusement que celle-ci est plus brillante et plus près de son apogée » [2]. En arrachant l’homme à la nature, le progrès et la connaissance, dans leur marche vertigineuse, vont inévitablement griser certains esprits. En sollicitant sans cesse l’intellect, le monde moderne offre continuellement à l’homme de nouvelles chances de s’aliéner.

« C'est d’ailleurs une loi en physiologie qu’un organe ne peut être constamment surexcité sans qu’il en résulte pour lui des états maladifs (...). Je (Brierre de Boismont] persiste à croire que plus les causes d’excitation cérébrale sont multipliées, plus la folie est fréquente ; et comme cette disposition de l’esprit s’observe surtout dans les pays civilisés, c’est aussi chez eux qu’on doit trouver le plus de fous » [12 Huffschmitt]

Ce rapport direct entre folie et activité cérébrale intellectuelle va se retrouver tout au long du siècle. Ainsi Moreau de Tours parle, en 1843, de cette intelligence que l’homme occidental « ne cesse de harceler » et qui, « exposé a de cruels mécomptes, souvent vaincue par les événements, trompée dans ses prévisions, succombe à la tâche, s'égare et tombe dans l’aberration » [15].

A l’opposé, « prémunie contre l’adversité, à l’abri des émotions imprévues, l’âme du musulman, si peu ambitieuse, d’ailleurs si peu tourmentée, serait difficilement emportée en dehors de son état normal » [15].

En 1911, Da Rocha, médecin chef de l’asile de Rio, reste dans cette même ligne : « Les aspirations évidemment limitées, conséquence de l’infériorité psychique et du manque de culture, se manifestent jusqu’à un certain point dans les maladies mentales. Ces aspirations, se conservant encore à un niveau social très bas chez les nègres ne les poussent pas à la lutte pour la vie d’une façon très intense; et quand cela a lieu, les obstacles rencontrés dans cette lutte sont rarement la cause directe de la faillite mentale » [5].

Cette démarche intellectuelle, soumise à deux tendances plus ou moins contradictoires (l’exigence d’une science positive et l’apriorisme philosophique) s’insère dans le mouvement évolutionniste, naissant, de la première moitié du XIXe siècle. En voulant placer l’homme dans la chaîne logique de l’évolution, ce courant considère les sociétés humaines comme un ensemble unitaire, soumis à un mouvement global. Influencé par le transformisme, il affirme la progression lente et continue de l’espèce humaine sur le plan culturel. Il s’attache à repérer l’enchaînement des phases de ces transformations successives dont les populations primitives sont les témoins vestigiels.

Ayant totalement adopté dans leur système les notions d'évolution et de progrès, les aliénistes feront implicitement référence à cette théorie qui restera, en ethnologie notamment, la note dominante du siècle. C'est en référence à cette vision linéaire de l’humanité que Moreau de Tours historicise la folie : «Aux deux extrémités de l'état social, l'homme est presque également à l'abri des maladies qui dégradent ou tuent les plus nobles de ses facultés. Dans l’état sauvage, chez des populations dont la vie toute matérielle est absorbée par la satisfaction des seuls besoins physiques, la folie est inconnue. Dans l’état de civilisation complète, à l’autre extrémité de l’état social, le développement absolu des facultés morales, l’activité normale et pondérée de chacune d’elle, préserve ces mêmes facultés de toute aliénation. C'est entre ces deux points extrêmes que se montre l’aliénation mentale, au sein du trouble, de l’agitation qui (...) est le résultat nécessaire des tendances de l’humanité, agitation arrivée présentement à son maximum d ’intensité et qui ne saurait plus que décroître au fur et à mesure que la grande famille humaine approchera de son but providentiel, le bonheur de tous ses membres » [15 Moreau de Tours].

Sous cet angle diachronique, il n’y a donc plus rien d’étonnant à ce que les plus « primitifs » soient de tous les hommes les moins disposés à la folie. Cette mise en situation de l’aliénation dans l’histoire de l’évolution du monde amènera un certain nombre de développements : la rigoureuse dialectique d’un rapport immédiat entre folie et civilisation d’une part, absence d’aliénation chez les sauvages d’autre part, va se refermer sur elle-même à la manière d’un syllogisme, démontrant l’absence de civilisation des sauvages. Ainsi, la rareté supposée de la maladie mentale dans ces peuples non civilisés, loin d’apparaître comme une qualité intrinsèque va servir en retour non seulement à illustrer la supériorité occidentale mais à justifier de manière voilée les prétentions coloniales.

Dans cette anthropologie de l’évolution, un parallèle va s’imposer entre l’enfant et le primitif. N’a-t-on pas dit de ces derniers qu’ils sont de grands enfants? De plus, la psychiatrie infantile n’ayant encore reconnu que les diverses formes d’arriération congénitale, l’époque les imagine tous deux inaccessibles à la folie. De ce rapprochement va naître un argument de plus en faveur du prosélytisme colonial. L’éducation des peuples sauvages, devant leur permettre d’accéder au modèle occidental, apparaît comme une mission civilisatrice. Pour Brierre de Boismont, « les exemples abondent pour prouver que les peuplades, en apparence les moins favorisées, sont susceptible de se relever de leur prétendue déchéance à l’aide des rapports sociaux et de l’éducation » [3]. Ailleurs, il s’interroge pour « savoir si une bonne éducation peut donner plus d’activité et de virilité à leur intelligence » [1]. Au Bengale, Wise a observé que « l’éducation bien dirigée paraît avoir une influence préservative, car pendant une longue suite d'années il n’a vu la folie chez aucun indigène ayant reçu une instruction et une éducation convenable » [1].

Touchant de plus près au domaine psychiatrique, deux autres points vont se dessiner progressivement.

Dès 1839, Brierre de Boismont écrit : « Le rapport des aliénés à la population est d’autant plus considérable que les nations ont atteint un plus haut degré de civilisation » [2]. Ainsi, tout au long du siècle, le recensement outre-mer des malades mentaux va fonctionner comme un véritable indicateur du niveau de développement d’un peuple.

Dans la logique d’une approche évolutionniste de la pathologie mentale, l’éclosion de la folie chez l’indigène, conséquence inéluctable de sa rencontre avec la civilisation, devrait permettre d’observer les formes primitives, aujourd’hui disparues de l’aliénation. L idée n’apparaît ainsi formulée qu’à la fin du siècle. En voici deux exemples :

Chez l’indigène d’Algérie, « le terrain cérébral n'est plus celui que nous observons chez nos malades (...). Il semble que nous assistons ici à l’enfance de l’aliénation mentale, et en présence d’aliénés arabes, nous pouvons sans grand effort nous reporter au temps où l’aliéné, non encore civilisé, si l’on peut ainsi parler, ne produisait dans son délire que les formes élémentaires de folie. Un asile exclusivement composé d’indigènes de l’Algérie nous dirait ce qu’étaient ces fous au temps de la barbarie » [14 Melhon].

« Cette jeune science qu’est la psychiatrie ethnographique(d) donne d’utiles résultats qui nous montrent l’évolution des maladies mentales. En bas de l’échelle, nous voyons la troupe nombreuse des phrénasthéniques et les convulsionnaires ; ensuite ce sont les états maniaques brefs et violents, parmi lesquels sont confondus probablement beaucoup d’équivalents épileptiques ; puis viennent les délires peu colorés en rapport avec la pauvreté du patrimoine psychique, puis l’hystérie aussi fréquente chez les Chinois, les Peaux- rouges et les Nègres que chez nous, etc. » [20 Selvatico D’este].

Hormis les formes historiques de l’aliénation, se dessine également au sein de la nosologie de l’époque une hiérarchie des diverses entités. L’expression d’une pathologie mentale selon tel ou tel tableau clinique devient le reflet direct du développement psychique de l’indigène. Gaffard rapporte d’un voyage effectué en 1882 chez les Cafres du Zambèze, que « les folies partielles (...), ces délires chroniques systématisés si brillants (...) qui constituent en somme la vraie folie intellectuelle, ne paraissent pas exister chez eux. Quant aux états maniaques ou mélancoliques, on les observe parfois; mais ici encore, l’élément intellectuel fait presque entièrement défaut et tout se borne pendant l’accès au symptôme physique, excitation ou dépression » [19 Régis].

Pounans dans la forêt
XIXe siècle. Bivouac et types de Punans dans la forêt (île de Bornéo) — Dessin de G. Vuillier

grille.gif (47 octets)folie et méfaits de la civilisation

Si, dans une perspective historique, la folie est intimement liée à la civilisation et suit son évolution, dans sa forme et sa fréquence, elle va également apparaître dans une optique morale et sociale comme la résultante de ses excès.

« Ce n’est pas la civilisation proprement dite qu’il faut accuser, mais les écarts de toute sorte qui naissent et grandissent avec elle, qu’elle traîne si fatalement à sa suite, qu'ils semblent en faire partie et qu'on les prend pour elle » [4 Constans] (e). Ces lignes parues en 1874 dans le très officiel Rapport sur le service des aliénés ne sont pas sans rappeler la position défendue par Esquirol plus d’un demi-siècle auparavant [7]. Elles situent bien l’optique d’une époque qui voit dans la prédominance étiologique des causes morales (au sens éthique) sur les causes physiques, « une vérité acquise à la science » [16 Parchappe]

La foi dans le progrès, une confiance sans bornes dans le phénomène humain, a été la note dominante de la pensée médicale et ethnologique du XIXe siècle. Toute remise en question des principes mêmes de la civilisation est alors impossible. Pour la plupart des auteurs, la rareté de l’aliénation parmi les peuples sauvages ne saurait se comprendre que par leur retard de développement ou leur maintien à l’état de barbarie. Dès 1836, Georget voit dans leur immunité à l’égard des troubles mentaux un corollaire à la simplicité de leur existence et à leur soumission aux lois immuables du groupe. C’est leur servitude qui les protège des égarements de l’esprit. Elle contraste avec cette liberté de vivre et de penser de l’Occident qui va désormais faire figure de facteur d’aliénation. « Là où le champ est laissé libre aux esprits, les imaginations abandonnées à elles-mêmes, la folie est très commune; tandis que dans les pays despotiques, en Afrique, en Asie, où les passions sont comprimées, le nombre des aliénés va toujours en diminuant » [9 Funari]. Un auteur allemand, Spingler, en tire même une loi générale : « Le nombre d’aliénés (...) s’accroît avec la somme de libertés qu’amène la civilisation moderne » [21].

Paru en 1843, l’article de La Sagra Statistique des aliénés et des sourds-muets dans les États-Unis va faire sensation. On y lit en effet que « le nombre d aliénés parmi les gens libres de couleur, non seulement est bien plus considérable que parmi les esclaves mais leur nombre ou leur rapport avec la population est tel qu’on ne trouve et qu’on a même soupçonné rien de semblable en Europe » [6]. On pourrait épiloguer longuement sur la portée d’une telle constatation. Notons simplement qu’elle vient confirmer le rôle protecteur de la servitude sur les mentalités primitives face à la folie. Dans ce contexte, l’observation de la pathologie mentale des esclaves récemment émancipés va susciter un vif intérêt par sa portée expérimentale. En voici deux illustrations :

Les « recensements de 1870 et 1880 marquent un accroissement considérable de la folie parmi les hommes de couleur. Depuis lors, sans doute, la proportion n’a fait que s’accroître (...). L'accroissement est attribué surtout aux effets de l’émancipation des nègres, à la vie plus fiévreuse qu’elle leur a laissée prendre au milieu de la civilisation » [23 Witmer].

« La race nègre, en Amérique, a passé subitement de l’esclavage à un haut degré de civilisation pour lequel elle n’était pas préparée; de là, un état mental déséquilibré qui se traduit dans la statistique par une proportion trois fois plus forte de nègres que de blancs » [13 Kiernan].

La reconnaissance d’un rapport étiologique entre les méfaits de la civilisation et l’aliénation mentale va déboucher sur une attitude thérapeutique directe et influer la politique sanitaire coloniale :

« La folie étant étroitement liée à la civilisation et déterminée en grande partie par les causes morales, les moyens moraux, au premier rang desquels il faut placer la sage direction des passions, doivent former la base principale, essentielle du traitement, surtout dans la convalescence » [2 Brierre de Boismont]. La convalescence et l’internement deviennent une médication essentielle de la folie. Ils soustraient ou éloignent le malade d’un milieu qui, par ses excès, porte en lui les germes de l’aliénation.

Au contact de l’environnement, parfois néfaste, du monde civilisé, le « sauvage » ou l’« indigène » n’échappe guère aux risques de l’aliénation mais au contraire, y semble particulièrement vulnérable par la faiblesse de son psychisme. Voilà un argument du plus, rappelant l’impérieuse nécessité d’une éducation des peuples colonisés.

La responsabilité de la civilisation dans la maladie mentale outre-mer « sinon directement, du moins par intermédiaire de ses terribles satellites, la syphilis et l’alcool » [20 Selvatico D’este], va permettre l’ébauche d’une prudente critique des effets de la colonisation. « L ’alcoolisme — écrit Régis — se répand chez les indigènes avec une rapidité très grande (...). Il y a là (...) une atteinte fâcheuse à notre honneur et un gros danger pour l’avenir de nos colonies. Il est vrai que par une sorte d’échanges de mauvais procédés, nos colonies nous transmettent à leur tour leurs intoxications locales (...) mais elles n’ont pas la même charge d’âmes vis-à-vis de nous et d ailleurs, elles ne nous importent par leur vice toxique : c’est nous qui allons sur place le leur emprunter » [18 Reboul].

L’individualisation de facteurs pathogènes, moraux, toxiques ou infectieux va permettre la mise en place d’une politique préventive. « La lutte que la civilisation, armée par la science, a partout engagé contre les autres maladies, a été bien souvent couronnée par la victoire. Maintenant, il s’agit d’engager la lutte dans le sens de la prophylaxie de la folie » [22 Tamburini]. Si la civilisation occidentale, par ses inévitables ratés, porte en elle les germes de la maladie mentale, ses « glorieuses » avancées scientifiques lui ont également fourni les moyens de la vaincre; la voilà disculpée...

La théorie de la dégénérescence, on le sait, va profondément marquer la psychiatrie européenne de la seconde moitié du XIXe siècle, sur le plan étiologique et nosologique notamment. Outre-mer, comme ailleurs, elle influera par le biais de ses développements strictement psychiatriques. En revanche, la vision anthropologique de Morel sur l’indigène n’aura guère d’écho auprès des aliénistes concernés par la pathologie exotique.

grille.gif (47 octets)vers un réajustement des idées

Jusqu’à la fin du siècle, l’idée d’un lien entre civilisation et folie reste présente malgré l’indistinction fréquente de ses nombreuses significations possibles. « L’aliénation, — lit-on encore en 1874 dans « le Rapport sur le service des Aliénés » — dans sa fréquence, suit la civilisation, elle en est le parasite; elle vit et s'accroît avec elle et à ses dépens » [4 Constans].

Ce n’est que dans les premières années du XXe siècle qu’un réajustement va s’opérer. «L’étude de l’évolution historique de l’esprit humain dans les diverses époques et du développement de la civilisation ne démontre aucunement qu’il y ait un rapport entre le progrès civil et l’augmentation de la folie », affirme Tamburini en 1911. Il va même plus loin en inversant cette thèse : « au contraire, c’est chez les populations moins civilisées que la folie est plus fréquente » [22].

Avec le développement du mouvement colonial, l’image mythique du « sauvage », réduisant en un même signifiant toute diversité ethnique et culturelle, s’estompe peu à peu, après avoir servi à illustrer les débats.

Confrontée à l’épreuve des faits, la thèse de l’immunité plus ou moins relative des peuples sauvages envers la pathologie mentale va être abandonnée au début du XXe siècle. « En vain oppose-t-on que la folie est rare chez les peuples neufs de nos colonies — proclame Régis en 1912 à Tunis au congrès des médecins aliénistes —. C’est là une profonde erreur. La folie est aussi ancienne que le monde. C’est un mal humain qui a existé en tout temps et en tout lieu, dans toutes les races et dans tous les pays et sur lequel la civilisation, par les excès, le surmenage, la complexité de vie qu’elle entraîne, n’agit que de façon toute relative et seulement pour le multiplier et le compliquer (...). Les cas de folie s’accusent de plus en plus au fur et à mesure qu’on pénètre davantage la vie et les mœurs des indigènes » [18 Reboul]. Ainsi va s’affirmer dans un même temps l’universalité de la folie et ses particularités ethnoculturelles.

article publié en 1993

Docteur Luc Huffschmitt
Centre Hospitalier d'Erstein
13 route de Krafft
67150 Erstein

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Début de la partie : ethnopsychanalyse grille.gif (47 octets) grille.gif (47 octets) Page d'accueil


grille.gif (47 octets)bibliographie

1 - Brierre de Boismont (A.) : « De la folie au Bengale, observations à propos de l’article de Thomas A. Wise », Annales Médico Psychologiques, 2e série TV 1853, pp. 654-665.

2 - Brierre de Boismont (A.) : « De l’influence de la civilisation sur le développement de la folie », Annales d’Hygiène Publique et de Médecine Légale, T. XXI 1839, pp. 241-295.

3 - Brierre de Boismont (A.) : « Recherches sur l’unité du genre humain », Annales d’Hygiène Publique et de Médecine Légale, 2e série, T. XIV, 1860, pp. 5-45.

4 - Constans, Lunier, Dumesnil : Rapport sur le service des aliénés en 1874, 2 tomes, Paris, Analectes- Thérapix, 1971.

5 - Da Rocha (F.) : « La folie dans la race noire », Annales Médico Psychologiques, 9e série, T. XIV, 1911, pp. 373-382.

6 - De La Sagra (R.) : « Statistiques des aliénés et des sours-muets dans les États-Unis de l’Amérique du nord », Annales Médico Psychologiques, T. I, 1843, pp. 281-288.

7 - Esquirol (E.) : « Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal », tomes, Paris, Baillère, 1838.

8 - Foucault (M.) : « Histoire de la folie à l'âge classique », Paris, Gallimard, 1972.

9 - Funari : « Voyage médical dans F Afrique septentrionale », Annales Médico Psychologiques, T. VII, 1846, pp. 148-150.

10 - Georget (E.) : Article « Folie », Dictionnaire de médecine ou répertoire général des sciences médicales considérées sous les rapports théoriques et pratiques, Paris, Bechet, T. XIII, 1836, pp. 251-360.

11 - Huffschmitt (L.) : Psychiatrie et outre-mer au XIXe siècle, Mémoire présenté pour le CES de psychiatrie. Université Louis-Pasteur, Strasbourg, 1987.

12 - De l’influence de la civilisation sur le développement de la folie, Compte-rendu des procès-verbaux de la société médico-psychologique des séances du 30 août, 27 septembre, 29 novembre et 27 décembre 1852, Annales Médico Psychologiques, 2e série, T. V, 1853, pp. 293-339.

13 - Kiernan (J.-G.) : « Race et folie », Annales Médico Psychologiques, 7e série, T. XI, 1890, p. 13.

14 - Melhon : « L’aliénation mentale chez les Arabes », Étude de nosologie comparée, Annales Médico Psychologiques, 8e série, T. III, 1896, janvier pp. 17-32, mars pp. 177-207, mai pp. 364-377.

15 - Moreau de Tours (J.) : « Recherches sur les aliénés, en Orient », Annales Médico Psychologiques, T. I, 1843, pp. 103-132.

16 - Parchappe (J.-B.): «De la prédominance des causes morales dans la génération de la folie », Annales Médico Psychologiques, T. II, 1843, pp. 358-371.

17 - Rapports sur quelques asiles d’aliénés des États-Unis et d’Angleterre, Annales Médico Psychologiques, T. VIII, 1846.

18 - Reboul (H.), Régis (E.) : L’assistance des aliénés aux colonies. Rapport présenté au congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et de langue française. XXIIe session, Tunis, avril 1912, Paris, Masson, 1912.

19 - Régis (E.) : « Un mot sur la superstition et sur la folie chez les nègres du Zambèse », L’Encéphale, 1882, pp. 76-87.

20 - Selvatico D’este (B.-G.) : « La folie chez les peuples non européens », Annales Médico Psychologiques, 9e série, T. IX, 1909, pp. 147-149.

21 - Spingler : « Des aliénés en Orient », Annales Médico Psychologiques, T. III, 1S51, pp. 14-, 144.

22 - Tamburini (A.) : « Sur les rapports entre civilisation et les maladies mentales », Annales Médico Psychologiques, 9e série, T. XIII, 1911, pp. 108-109.

23 - Witmer (A.-H.) : « La folie dans la race de couleur aux États-Unis », Annales Médico Psychologiques, 7e série, T. XX, 1894, p. 460.

grille.gif (47 octets)notes


[a] - Voir à ce sujet le chapitre intitulé « La grande peur » par Michel Foucault dans son Histoire de la folie à l'âge classique [8] – retour -

[b]- Recherche statistique sur les causes de l’aliénation mentale. J.-B. Parchappe. Rouen, 1839. – retour -

[c] - Nous avons puisé ces diverses références dans l’article de Brierre de Boismont [2]. – retour -

[d] - C’est la première fois que nous avons vu ce terme apparaître. Le texte date de 1909. – retour -

[e] - Cette idée déjà implicitement présente chez Brierre de Boismont n'a pas été étrangère à la confusion des deux perspectives dans lesquelles il faisait évoluer les rapports entre folie et civilisation. – retour -

© Association Géza Róheim - Fermi Patrick - 17 septembre 1998.grille.gif (47 octets)texte créé pour le web le 03 février 2013